Vers une écologie grise


Stefana Broadbent, University College London
et Claire Lobet-Maris, Université de Namur


Article originellement paru dans The onlife Manifesto (2014), pp. 111-123
Traduction de l'anglais par Jean Richer


Le concept d’écologie grise a été défini en 2010 par Paul Virilio comme une manière de penser les effets de la révolution numérique sur l’esprit humain. Définissant la pollution comme la lente dégradation des ressources naturelles, cet article suggère, qu’à l’ère numérique, elle concerne l’une des ressources humaines fondamentales : notre attention.

1. L’économie d’attention : de l’abondance à la rareté

Nous parlons souvent de la société numérique comme d’une société d’abondance dans la mesure où les ressources informationnelles sont concernées, contrairement aux époques antérieures où l’information était rare, difficile d’accès ou à diffuser. Cependant, d’un point de vue humain, cette évolution a peut-être transformé ce qui était abondant dans le passé - la capacité d’être présent pour l’information - en un bien beaucoup plus rare et largement répandu. Si nous suivons le modèle qui prévaut en matière d’attention cognitiviste - qui postule une architecture mentale à la puissance de calcul étendue mais avec d’importantes limitations intrinsèques dans la capacité à être attentif à l’information -, la formidable multiplication du contenu informationnel détermine inévitablement une vision compétitive de l’attribution de cette ressource mentale. Suivant les logiques sociale et économique imputables à toutes les ressources rares, nous assistons à la création d’un marché de l’attention.

Selon Kessous et al. (2010), le terme « d’économie de l’attention » a été inventé par M. H. Goldhaber (1997) comme étant un moyen plus approprié pour discuter des modèles économiques de la société de l’information que les approches industrielles et monétaires traditionnelles. Mais le concept n’était pas nouveau. Au début de la décennie 1970, Herbert Simon avait déjà suggéré que :

« […] dans un monde riche en informations, la richesse de l’information signifie la pénurie d’autre chose : une rareté de tout ce que l’information engloutie. Ce que l’information consomme est assez évident : l’attention de ses destinataires. Par conséquent, la richesse de l’information crée une pauvreté d’attention et un besoin de répartir cette attention efficacement parmi la surabondance de sources d’information qui pourraient les consommer […] »
Simon (1971), pp. 40 – 41

Dans un écosystème où l’attention est rare et les informations abondantes, le principe directeur de ce modèle économique, qui consiste à être capable d’attirer l’attention des utilisateurs, possède une énorme valeur. La valeur n’est donc pas créée par l’information elle-même, mais la création d’un environnement capable d’attirer l’attention du plus grand nombre de personnes pendant la plus longue période.

Cette stratégie sous-tend le modèle économique de la majorité des entreprises prospères d’Internet. La différenciation cruciale n’est pas la production et la distribution de contenu mais le filtrage, la contextualisation et l’organisation de l’information. C’est la structuration des contenus et la capacité à rendre l’information plus visible, et donc mieux susceptible d’être suivie, qui favorisent le développement d’environnements capables d’attirer l’attention. Lorsque cela s’accompagne de techniques pour mesurer, quantifier et monétiser l’attention, de nouveaux mécanismes de négociation peuvent se développer. Bien que cela fût déjà le cas pour la rentabilité des médias du siècle dernier, les médias interactifs permettent un niveau beaucoup plus élevé de granularité et de précision dans la mesure de la concentration du public. La quantité et la complexité des données produites par les systèmes interactifs, accompagnées de capacités d’autoapprentissage, permettent une toute nouvelle échelle d’analyse, comme en témoignent les débats autour du Big data. Nous observons donc un mouvement simultané vers une identification de plus en plus granulaire et individuelle des schémas attentionnels et l’accumulation de données massives agrégées à partir du comportement des utilisateurs. Ensemble, ils constituent un produit d’une valeur exceptionnelle pour quiconque y a accès. Il existe donc une stratégie commerciale sûre et incontestable pour créer des environnements numériques capables d’attirer des publics et de les y maintenir le plus longtemps possible.

Parallèlement aux nouvelles économies qui se construisent plus ou moins explicitement sur la monétisation des processus attentionnels, il existe une préoccupation croissante concernant la perception subjective de la perte ou de la distorsion de l’attention. Certains auteurs connus - comme N. Carr (2011), S. Turkle (2011), J. Lanier (2011) - ont décrit l’inconfort émergent ressenti par ceux qui sont régulièrement plongés dans des activités numériques où ils perdent leur capacité de concentration. De nombreux utilisateurs rapportent un sentiment de perte de de leur capacité d’action, absorbés qu’ils sont par des efforts numériques, et un sentiment de diminution du contrôle de l’attention (Zeldes et al.2007 ; Misra et Stokols 2012 ; Marulanda et Jackson 2012). Encore une fois, la plupart des explications de ces phénomènes invoquent les limites de la capacité humaine à faire face à une surabondance d’informations et d’appareils. Ce malaise est trop répandu pour être rejeté comme un argument dystopique d’intellectuels vieillissants qui seraient accrochés à des modèles démodés d’apprentissage et de travail. Notre avis est qu’une véritable bataille se déroule autour de l’attention, avec des enjeux économiques, politiques et sociaux croissants, et il faut prendre la peine d’analyser certains de ses fondements conceptuels.

Nous pensons que la première étape est d’aller au-delà d’une perspective purement cognitive qui, à notre avis, oublie des siècles de techniques sociales pour contrôler et gérer l’attention, et replace la question dans un cadre uniquement individualiste. Nous nous efforçons de placer cette question non seulement dans un cadre sociohistorique mais aussi politique. Nous pensons que le problème ne peut pas être réduit à l’abondance ou à la rareté. De même, le sentiment subjectif de perte de concentration et de contrôle, que de nombreux utilisateurs des médias numériques ressentent, peut être dû, non au simple fait d’être exposé à beaucoup trop d’informations sur trop d’écrans, mais à la transformation et à la privation des environnements sociaux qui soutiennent l’attribution du sens.

En prenant du recul, nous avons toujours vécu dans des environnements excessivement stimulants, tant sur le plan social que physique, et les processus attentionnels nous ont permis de vivre avec succès dans de tels espaces. Nos environnements matériels et physiques sont aussi riches et aussi complexes que nos environnements numériques, probablement même encore plus. Nous avons réussi cela dans l’espace physique car, entre autres raisons, les artefacts et les normes sociales ont soutenu les processus cognitifs de l’attention en orientant et en réduisant considérablement la demande attentionnelle de ces environnements physiques. Traditionnellement, nous avons construit des espaces qui orientent notre attention dans une certaine direction - chaires, tribunes, estrades et scènes indiquent qui nous devons écouter attentivement ; les musées et les galeries d’art signalent ce qui vaut la peine d’être regardé. Nous avons ordonné, classifié et organisé des artefacts pour signaler leur rang. Dans le domaine social, nous avons élaboré des signes culturellement partagés qui guident l’attention, des indicateurs de statut social qui fournissent des indices sur ce sur quoi nous devons nous attacher en priorité. En d’autres termes, à côté des réponses physiologiques qui guident notre attention de manière automatique (par exemple lorsqu’il y a des bruits soudainement menaçants ou des mouvements rapides), nous avons des environnements générés socialement et collectivement qui orientent et soutiennent notre concentration. Si nous adoptons un modèle de cognition (Hutchins, 1995) qui répartit la charge de traitement entre les artefacts, les personnes et les organisations, l’attention peut être considérée comme un processus soutenu par des environnements socialement construits.

Nous pointons que les nouveaux modèles économiques, qui tentent de plus en plus d’exercer un contrôle sur ce qui est pris en charge, l’opacité et la fragmentation des environnements numériques, ont en commun d’avoir un effet néfaste sur le sentiment de concentration et d’intervention des utilisateurs. En raison de leur nature et de leur nouveauté, les systèmes numériques sont dépouillés des signes traditionnels d’intelligibilité et de pertinence qui nous aident habituellement à naviguer dans le monde matériel. Cela signifie que, dans de nombreux cas, nous avons perdu nos repères cognitifs et sociaux. La compétition pour l’attention est dès lors devenue beaucoup plus primitive et brutale, et beaucoup plus dépendante de techniques attentionnelles très basiques (comme limiter les alternatives). Cette brutalité est renforcée par la description de Z. Bauman (2005, 2007) et R. Sennett (2005) des difficiles conditions de l’existence sociale moderne qui imposent une charge plus élevée à l’individu en raison de l’affaiblissement de nos institutions traditionnelles de socialisation.

2. Désincarnation et data-ification des expériences

Les environnements numériques semblent avoir dépouillé les environnements matériels de leur « lisibilité » de nombreuses façons, reportant ainsi l’effort de vigilance sur l’individu : la complexité excessive des systèmes informatiques qui créent des hiérarchies et des classifications opaques dans leur organisation (comme cela est évident dans les mégadonnées) ; la normalisation et la fragmentation croissantes des activités pour se conformer à la logique du codage ; l’expansion des réseaux d’acteurs et l’effacement de toute identité spécifique. Ce sont là des facettes différentes d’un phénomène unique que nous pourrions appeler la désincarnation ou la data-ification des expériences.

Les systèmes algorithmiques agissent comme de nouvelles membranes épistémiques et semblent augmenter l’opacité de nombreux phénomènes sociaux. Ils changent également la façon dont les individus sont (automatiquement) identifiés, suivis, profilés ou évalués, souvent en temps réel, ajoutant de l’opacité (invisibilité) aux systèmes traditionnels d’identification, d’évaluation et, par conséquent, de « gouvernance ». Les systèmes algorithmiques automatisés lisent et modifient de plus en plus les comportements, filtrent les émotions, calculent et mesurent les corps, afin de profiler les utilisateurs et de sélectionner les informations les plus appropriées à afficher ou les décisions à proposer. Cependant, contrairement aux mécanismes sociaux plus classiques de socialisation et de contrôle, ces systèmes sont invisibles et inintelligibles en ce qui concerne leurs acteurs et leurs cadres normatifs. Ce qui est certain, c’est que ces processus remettent en cause la notion d’« altérité », car ils fonctionnent sur un principe de similitude - en établissant des profils sur ce qui est commun entre les individus et les autres similaires. Ce faisant, ils posent la question de la possibilité d’une « agora » comme espace de différence et de multiples « autres ».

Le contrôle de l’attention est ouvertement disputé dans le domaine de la consommation. Pour réussir, les entreprises doivent impérativement maîtriser et anticiper les intentions des consommateurs. Comprendre et prévoir les intentions déplace l’objectif technologique du monde actuel, qui doit être organisé et structuré, vers le futur, qui doit être découvert et éventuellement fabriqué ou contrôlé. Les traces laissées par les consommateurs, qui s’ajoutent constamment aux traces d’individus similaires, permettent cette préfiguration du futur. Ils contribuent non seulement à générer des profils de consommateurs, mais aussi, et c’est plus important encore, à orienter l’accès et la perception des informations par les consommateurs et, par conséquent, l’éventail des décisions qu’ils peuvent prendre.

Ces nouvelles techniques pour attirer et canaliser notre attention visent à modeler nos intentions dans une sorte de boucle prospective ou virtuelle. Cela a deux conséquences : la première se reflète dans le temps et la seconde dans les relations sociales. La temporalité de la consommation est différente de celle de la production. Dans la plupart des organisations, la numérisation des opérations et des processus a été considérée comme une source de rigidité, voire de fossilisation des pratiques, figeant les acteurs dans une cage numérique. Dans le monde du marketing, il y a une logique différente : l’objectif est de créer en temps réel et de réactualiser constamment les profils des consommateurs. Ces systèmes d’information sont conçus non pas pour soutenir la lenteur des processus de production mais pour capter le temps éphémère de l’attention des consommateurs, qui doit être constamment renouvelé et stimulé.

Les identités et les relations sociales qui émergent de ces profils sont volatiles et fragmentaires ; ils créent des catégories qui individualisent et séparent plus qu’elles ne lient et ne génèrent des solidarités. L’impossibilité épistémologique de déterminer ce qui se cache derrière ces groupements d’individus empêche toute forme d’appartenance collective, car les catégories et classes sociales représentées sont essentiellement statistiques et fluctuantes. De plus, aucune de ces catégories n’est stable ; au contraire, elles fluctuent en permanence. Elles correspondent à ce que T. H. Eriksen (2001) a magnifiquement appelé « l’hégémonie des fragments » (1).

Parallèlement à leur opacité, les systèmes informatiques réduisent et standardisent les actions par définition. Les systèmes binaires s’efforcent d’augmenter les similitudes plutôt que les différences, fragmentant les expériences en morceaux et processus communs. Cela est vrai à la fois « dans les coulisses » et dans la logique de codage et dans l’interface utilisateur ; car les tentatives de distinguer finement les entités sous-jacentes par des interfaces graphiques ne peuvent pas transformer complètement les opérations courantes à effectuer. La manipulation d’éléments symboliques sur des interfaces utilisateur porte souvent la même logique sur une grande variété de tâches (le traitement d’un enregistrement client dans un centre d’appels est analogue à celui de la configuration du niveau de température dans le contrôle d’un processus industriel, ou du remplissage d’un formulaire médical). Cela signifie que, du point de vue cognitif, les utilisateurs opèrent à un niveau extrêmement élevé d’abstraction et de généralisation. Ce type de fragmentation des informations, combiné aux processus requis par les modèles de calcul disponibles, décontextualise souvent des éléments d’information isolés et contribue au sentiment de détachement des utilisateurs. Enfin, le fait que de nombreuses activités soient menées en tant qu’unités très séparées et isolées socialement augmente également le sentiment de désincarnation.

Dans une certaine mesure, nous observons la domination progressive d’un régime spécifique, que Boltanski et Thevenot (1991) qualifieraient de régime industriel, fondé sur des prévisions, une gestion des risques, des pratiques fondées sur des preuves et un « procéduralisme ». Le virtuel et le réel sont interrogés car ce que nous observons dans cette évolution fait partie de ce que Kallinikos (2011) appelle le long voyage éloignant l’homme de son contexte immédiat, social et vivant à travers l’abstraction des systèmes et catégories formelles de la data-ification de la vie. En sus, la plupart de ces systèmes considèrent de plus en plus le corps et ses attributs biométriques comme la seule source objective ou authentique de « vérité personnelle », basée sur l’hypothèse centrale que « le corps ne ment pas » (F. K. AAS 2006). Le revers de cette hypothèse est un manque évident de confiance dans les personnes, leur subjectivité et leur capacité à agir.

De même, Merzeau (2009) observe que la séparation des traces numériques de leurs propriétaires les transforme en entités disponibles pour une exploitation administrative ou commerciale. Indépendamment de la personne à laquelle elles appartiennent et s’identifient, ces traces sont offertes à un « réemploi sans fin à mesure que de nouvelles stratégies et exigences émergent » (p. 24). C’est ce même phénomène de distanciation et d’objectivation que H. Nissenbaum (2010) aborde lorsqu’elle parle de « la perte d’intégrité contextuelle » pour décrire les risques associés à l’abandon de l’identité lors du traçage des navigations sur le Web.

En résumé, nous observons des systèmes informatiques qui développent des techniques pour contourner les intentions individuelles au profit des mensurations corporelles et des moyennes statistiques, et une transformation simultanée de toutes les expériences en éléments fragmentés de données. La combinaison de ces deux tendances amplifie la difficulté des individus à attribuer des catégories significatives aux informations auxquelles ils accèdent et augmente leur dépendance vis-à-vis des médiateurs externes pour filtrer et structurer les contenus auxquels ils sont exposés.

3. Interaction et capacité d’action

La fragmentation des activités que nous décrivons ci-dessus et qui, selon Bolter, encourage les utilisateurs à « procéduraliser leur comportement » (2012, p. 45), influence leurs tâches et actions. Plus important encore, elle brouille les limites entre les actions individuelles et celles du système, de telle sorte qu’il devient impossible pour les utilisateurs de distinguer entre leurs intentions et celles du système. La demande d’attention des systèmes est donc plus qu’un simple appel à la conscience des utilisateurs dans leurs interactions avec les environnements numériques : ils constituent une demande urgente de participation à l’action. C’est le cas depuis l’introduction des systèmes partiellement automatisés, mais ce qui est nouveau - et peut avoir un effet encore plus distinctif sur la définition de soi -, c’est la fragmentation des informations et des activités au sein des réseaux interpersonnels par le truchement des systèmes numériques. Les activités collaboratives en ligne qui caractérisent désormais la majorité du « travail de connaissance » et qui sont décrites en termes d’essaims, d’intelligence collective, de masse critique, etc. sont peut-être la manifestation la plus forte des frontières changeantes de l’être. Lorsque nous mettons en place un réseau d’individus fragmentés individuellement par leur interaction avec leurs outils numériques, et qui organisent leurs activités mutuelles autour de ces fragments, y a-t-il une expansion ou une dilution de nos capacités ? L’appel réciproque et constant de contribuer par de petites informations, des tâches, des échanges, est-il juste une forme plus récente de subdivision du travail ou modifie-t-il fondamentalement la relation de soi aux autres ? Observe-t-on une instrumentation croissante des relations qui transforme les autres en données ou, au contraire - comme l’ont affirmé de nombreux visionnaires d’Internet (Rheingold 2002 ; Shirky 2008 ; Weinberger 2008) - l’émergence de nouvelles formes d’intelligence collective ? Le MIT Center for Collective Intelligence développe la question de recherche suivante, qui résume très bien le problème : « Comment les personnes et les ordinateurs peuvent-ils être connectés de manière à ce que, collectivement, ils agissent plus intelligemment qu’aucun individu, groupe ou ordinateur ne l’a jamais fait auparavant ?

Si tel était le cas, renoncer à l’attention pour un flux collectif n’est pas un problème. Défendre l’attention individuelle - comme le décrient de nombreux commentateurs populaires comme Nicholas Carr (2011) - est contre-productif, car il faut constamment raviver l’attention pour que l’intelligence collective fonctionne. Sur le plan phénoménologique, de nombreuses personnes éprouvent déjà un sentiment de redéfinition des frontières entre soi et les autres lorsqu’elles sont en ligne (Gergen 2000). Les expériences décrites par les joueurs, les programmeurs et récemment tout simplement les personnes fortement engagées dans les échanges d’e-mails, suggèrent un sens du flux et de la participation décrit par certains comme une perte de capacité, et par d’autres comme une extension exaltante de leurs moyens.

Pour comprendre comment tout cela se produit, nous devons nous référer à la capacité exceptionnelle, spécifique à l’espèce (comme l’a montré Tommasello 2008), de se joindre à l’attention des autres. Cette capacité à envisager que les autres aient un état d’esprit différent du nôtre - la capacité de lire les intentions des autres - et, enfin, la capacité à rejoindre les états d’attention des autres, sont des compétences qui sous-tendent le langage humain, la culture et la coconstruction. L’attention conjointe est considérée par les psychologues du développement comme une condition préalable à l’acquisition du langage, et c’est potentiellement ce qui explique pourquoi les humains sont la seule espèce à avoir développé un langage et des formes avancées de collaboration. C’est aussi ce qui fait potentiellement de l’hyperconnexion propre au monde numérique une telle épée à double tranchant. Nous sommes capables de collaborer extraordinairement avec un minimum d’informations sur des canaux de communication très pauvres (pensez à Twitter ou aux SMS), car nos pouvoirs d’empathie sont développés et notre capacité à déduire et à projeter des significations et des intentions est soutenue par des processus pragmatiques de pertinence (Sperber et Wilson 1995) qui, encore une fois, reposent sur le partage des espaces attentionnels. C’est précisément cette capacité d’attention conjointe qui fait que nous nous sentons perdus dans le flux démesuré de demandes, de messages, d’instructions et d’informations si bien décrites par Gergen (2000).

Notre capacité à rejoindre les espaces attentionnels des autres, à lire les intentions à partir de traces minimales, à attribuer un sens et à nous coordonner autour d’états mentaux présumés partagés, signifie que nous sommes en mesure de collaborer à partir de fragments réduits de données car nous pouvons combler les lacunes. De toute évidence, lorsque l’expérience est appauvrie ou que les intentions de l’autre sont trop opaques et qu’il est difficile de supposer que le système fonctionne convenablement avec un principe de pertinence, le processus communicationnel devient extrêmement coûteux. Ce coût peut entrer dans un sentiment subjectif de perte et de fatigue. Dans ce cas, la question de la tension attentionnelle n’est pas une question de surcharge ou d’excès, mais d’appauvrissement, d’inintelligibilité et d’incomplétude.

4. Contrôle et autoprésentation

Nous n’avons pas l’intention d’opposer une vision dystopique de la révolution numérique à une ère idéalisée d’authenticité et de capacité personnelle renforcée, caractérisée par la richesse de l’interaction face à face et la gestion autonome de la concentration et de l’attention par les individus. La nature sociale de l’attention, et son rôle dans la culture, la langue et la collaboration, signifie que le contrôle de l’attention est une pierre angulaire des relations sociales. Le modèle informatique de l’organisation de l’information n’est que l’étape la plus récente d’une longue histoire de gestion institutionnelle de cette ressource.

La maîtrise de l’attention a longtemps été l’un des axes de la dynamique sociale dans de nombreuses institutions, utilisée pour extraire de la valeur, dominer, créer l’allégeance, stratifier et autonomiser. C’est cette nature relationnelle de la gestion de l’attention que Broadbent (2011) a appelé « attention à », en tentant de passer le d’un discours purement cognitif à un discours social, où l’attention est un processus qui crée de la valeur. Apprendre aux enfants à contrôler leur attention fut un objectif important du système éducatif aussi longtemps que l’éducation publique a fonctionné. Dans le milieu de travail, l’équation entre productivité et attention est profondément ancrée dans les modèles managériaux. Cette hypothèse est confirmée par T. Davenport et J. Beck (2001) lorsqu’ils affirment que la répartition efficace de l’attention des employés est un facteur clé de la compétitivité des entreprises. Si nous abordons cette question dans une lecture quelque peu marxiste, Foucaldienne et partisane, elle peut être considérée comme des étapes du long chemin de l’histoire du capitalisme, comme la page contemporaine des conditions disciplinaires de la vie. La première étape concerne le corps et la constitution d’une force de travail ; la deuxième étape était consacrée à la connaissance et au développement de l’organisation scientifique du travail. Et maintenant, nous en sommes à la troisième étape qui a pour objet l’attention. La canalisation, la surveillance et le contrôle de l’attention sont ancrés dans les processus de travail, les règles, les artefacts et maintenant les outils numériques. La conception d’interfaces utilisateur efficaces, relayées par des principes ergonomiques et conviviaux, garantit l’élimination des perspectives ou des vues potentiellement alternatives, et concentre les actions et la lecture sur les éléments d’information prescrits, laissant très peu à une activité autonome.

La manière dont les organisations réglementent l’accès aux canaux de communication personnels, tels que les téléphones portables ou Facebook, révèle généralement des idéologies institutionnelles plus profondes. D’une manière générale, nous constatons qu’une plus grande liberté d’accès a tendance à être accordée aux membres d’une organisation qui sont censés être des « entrepreneurs d’eux-mêmes ». En fait, fournir ou refuser un accès illimité à des sources potentiellement distrayantes cadre parfaitement avec le mouvement plus large consistant à faire de chaque individu un « entrepreneur par lui-même ».

Dans les années quatre-vingt et 90, N. Aubert et V. de Gaulejac (2007) ont fait valoir que « l’éthique de l’excellence », dans la gestion des personnes, a créé le fondement moral d’un système visant à contrôler la totalité d’un individu. En convainquant les employés qu’ils travaillaient pour eux-mêmes en travaillant pour l’entreprise. Les ambitions professionnelles et personnelles se sont complètement estompées et les entreprises ont émergé comme des institutions capables d’exaucer les destins individuels, de soutenir le développement personnel, et de devenir les objets du véritable amour et au final, le seul instrument capable de répondre au besoin d’immortalité des êtres.

Cette éthique de travail crée des interactions particulières entre les personnes et marquées par la nécessité constante de devenir visible. Cette quête de visibilité prend la forme d’un nouveau jeu social dans lequel chacun s’efforce de capter l’attention des autres. Dans une sorte de « défilé » Goffmanien, l’autopromotion et la « réclame » de soi-même sont devenus des moyens d’occuper l’espace mental des autres et de rester au top de la compétition. Pour les entreprises, être toujours présent sur les canaux de communication personnels, sur les plateformes web, etc., est un moyen de coloniser l’esprit de leurs managers et de réduire leur capacité à imaginer un autre monde.

5. L’intimité comme défense

Les nouveaux modèles d’interaction qui émergent dans des environnements hautement numérisés incluent le flou des frontières entre soi et le système ainsi qu’entre soi et les autres, et semblent engendrer une nouvelle typologie de pathologies dont la plus courante est ce qui est décrit comme « burn-out ». Cela se caractérise par le sentiment paradoxal d’être épuisé en permanence, surchargé, sous pression et pourtant incapable de réaliser ce qui est attendu et finalement de perdre de la productivité. Bien que n’étant pas inconnu en tant qu’ensemble de symptômes, les attentes de disponibilité permanente et d’autopromotion associées au modèle professionnel de « l’entrepreneur de soi-même » ont accru le sentiment de désorientation. Contrôler l’attention des autres et faire face à la sollicitation constante des autres s’accompagne d’un sentiment dramatique de perte d’auto-direction, d’intentionnalité et de planification.

L’expression française de for intérieur (1) peut nous aider à comprendre les enjeux humains en jeu ici. En latin, « for » signifie juridiction. La compréhension commune (et non ecclésiastique) du for intérieur est la juridiction que chaque personne applique à elle-même ; il correspond à ce que l’on appelle en sciences sociales le sens de l’action. Les managers et les employés d’organisations fortement tributaires des environnements numériques, comme les banques, les administrations publiques, les grandes entreprises, décrivent une sorte de flou permanent entre leur vie intérieure et leur vie en ligne. Ils décrivent la difficulté de faire vivre leur intériorité de façon vivante dans leur quotidien. Ils parlent de calcination de l’intérieur. Ce sentiment de désorientation n’est pas propre aux lieux de travail et semble émerger à la maison. Le sentiment de perdre un sentiment de contrôle lorsqu’il est engagé avec des appareils numériques est également décrit par les joueurs, les acheteurs en ligne, les consommateurs de vidéos ou les participants aux médias sociaux. Invariablement, les utilisateurs parlent de leurs appareils comme de la « perte de temps », comme des environnements dans lesquels ils perdent leurs intentions et leur capacité d’action.

Une autre facette du même problème est ce que R. Sennett (1977) décrit comme la tyrannie actuelle de l’intimité, c’est-à-dire la position centrale des relations intimes dans la perception de la réalisation de soi. Contrairement aux schémas traditionnels d’interactions sociales, organisés en rôles distincts où les individus étaient plus facilement classés comme travailleurs, amoureux, parents, citoyens, nous observons maintenant une plus grande fluidité et confusion des frontières. De nos jours, observe Sennett, le roi est nu. Les distances sociales, les masques et les abris ont disparu. Les individus n’ont pas de sanctuaires pour se retirer et se cacher de l’examen des autres, mais se sentent toujours visibles et transparents… soulevant des questions évidentes pour la pluralité des identités sociales. Dans une certaine mesure, cela explique la position croissante du foyer et du cercle intérieur de la famille en tant que cocon protecteur et le succès croissant d’activités telles que la cuisine et le jardinage, qui redonnent le sentiment de durée, de pouvoir et d’intimité.

Du côté numérique, nous avons également la preuve d’un refuge dans le privé, intime et contrôlable. Il existe de nombreuses preuves montrant que tous les nouveaux canaux de communication numériques, des SMS à Skype, de Facebook à la messagerie instantanée, sont utilisés pour renforcer les relations les plus étroites et les plus intimes des personnes (Baym 2010 ; Broadbent 2011 ; Madianou et Miller 2012). Contrairement au discours public commun, les gens n’ont pas énormément étendu leur réseau social et ne passent pas beaucoup de temps à communiquer avec des connaissances numériques inconnues. Un examen attentif de ce que les gens font réellement, avec tous les canaux dont ils disposent, montre une intensification des échanges avec quelques liens étroits, souvent moins de cinq, conduisant au renforcement de ces relations. Une enquête récente auprès de 3 000 adolescents en Belgique (Gallez et Lobet-Maris 2011) a confirmé les résultats d’études similaires aux États-Unis (Ito 2010), montrant que la plupart des participants avaient une connectivité entre eux basée sur des conversations et des messages intenses avec le petit cercle des amis qu’ils ont dans la « vraie vie ». Le flou de leur vie hors ligne et en ligne les amène à considérer le monde virtuel comme un autre espace social où ils peuvent entretenir un contact continu avec un groupe intime d’amis et de relations. Ce lien constant et omniprésent entre les individus et leurs proches est émotionnellement intense, et le sentiment d’être toujours à portée de main peut procurer un profond sentiment de sécurité et de confort. Cependant, se concentrer si intensément sur un petit ensemble de relations, en particulier lorsqu’elles fonctionnent également comme des filtres d’information, comme cela se produit de plus en plus dans les services de réseaux sociaux, réduit considérablement l’exposition aux « autres ».

Les médias sociaux jouent un rôle important dans le filtrage des informations : les nouvelles et le contenu sont choisis et filtrés par des amis. Le principe très plébiscité de partage de contenu intéressant et pertinent avec des amis, principe claironné comme un moyen de participer activement à la création de l’actualité, est aussi, par un simple principe d’homogamie, une réduction de notre exposition à la diversité. L’homogénéité des groupes sociaux qui composent la majorité des liens personnels étroits des personnes garantit que les informations diffusées au sein du réseau sont très consensuelles et soutiennent les valeurs du groupe.

En conclusion, nous observons ce refuge dans l’intime comme une tentative de retrouver un sentiment de maîtrise de l’attention et de l’action. Cette tentative est marquée par la recherche d’un « cocon protecteur », qui correspond à une forme extrême de filtrage des informations sociales et relationnelles. Lorsque les environnements numériques deviennent trop opaques et les expériences trop abstraites et distantes, la solution est de retomber sur ce qui est extrêmement familier.

6. L’écologie grise comme écologie de la capacité d’action et de l’altérité

Le terme « écologie grise » a été introduit par P. Virilio en 2010 (2), comme un moyen de réfléchir sur les effets que les sous-produits de la révolution numérique ont sur l’esprit humain. Dans ses travaux sur la dromosphère (l’espace de l’accélération technologique), Virilio a soutenu que - tout comme les accidents sont intrinsèques aux innovations technologiques - la pollution est l’effet secondaire du progrès et, dans une certaine mesure, son compagnon « habituel » mais inacceptable. Alors que de nombreux risques de l’ère numérique sont connus - l’empiétement sur la vie privée, la surveillance extrême de l’État, les attaques virales, les effondrements de réseaux, le vol de données, etc. - la pollution numérique semble beaucoup moins préoccupante puisqu’il existe un engagement actif des experts, des institutions et du public pour trouver des solutions techniques et politiques afin d’en limiter l’impact. En fait, la pollution à l’ère du calcul informatique évoque des images de déchets électroniques, d’anciens ordinateurs de bureau éparpillés dans des décharges en plein air, des centres de données surchauffées et des mines de silicium. Mais l’écologie ne se réfère pas simplement à la surconsommation, à la toxicité et aux déchets ; elle fait également référence à l’équilibre et à la diversité. Nous suggérons ici que l’un des prix sociaux payés pour l’augmentation exponentielle de l’information est une réduction de la diversité des perspectives. Le suivi omniprésent et obscur de notre vie numérique, et sa transformation en temps réel en une myriade de profils fragmentés et contextualisés, crée une sorte de membrane épistémique, qui rend l’identité et l’appartenance sociales moins compréhensibles et plus complexes.

Dans une veine très similaire, D. Quessada (2007) soutient que l’hégémonie des différences dynamiques fait lentement disparaître la figure de l’Autre : « Il semble que nous vivions maintenant dans une prolifération de différences. Ce n’est pas du tout la même chose que l’altérité (1). L’exaltation contemporaine globale de la différence est peut-être le signe le plus clair de la disparition de l’altérité. Lorsque l’homme s’empêche d’être traversé par une division fondatrice, […] le cadre nécessaire à l’existence de l’Autre disparaît et toutes les figures s’évanouissent les unes après les autres - qu’elles soient théologiques, politiques ou ontologiques » (p. 5). La brutalité ou la violence de ce processus pourrait être liée à la disparition progressive de l’habitus social (Bourdieu 1979), en raison de l’extrême individualisation et de l’opacité des mécanismes de profilage et de canalisation de l’attention. L’habitus était à la fois la garantie d’une épistémè socialement partagée (de classe) du monde et une protection collective contre la complexité et l’incertitude du monde. Pour dire cela en termes Goffmaniens : nous perdons les rituels et les codes qui, en interagissant avec d’autres qui sont différents de nous, nous aident à préserver notre visage tout en préservant le visage de l’autre - une compétence et un processus qui sont à la racine des liens sociaux.

Sans aller jusqu’à A. Touraine (1993), pour qui la rationalisation de la vie a progressivement détruit la correspondance traditionnelle entre l’organisation sociale et la vie personnelle, conduisant à une désocialisation massive, nous pensons qu’il existe une tension autour de la capacité d’action dans les environnements numériques.

Selon Virilio (1995), la transformation du sens de l’action conduit à une perte d’orientation dramatique, à une perturbation importante de la relation avec soi-même, aux autres et au monde, ce qui à son tour a d’énormes conséquences pour le sens de l’altérité et pour démocratie : « Or la négativité spécifique des autoroutes de l’information est précisément cette désorientation de l’altérité, du rapport à l’autre et du rapport au monde. Il est bien évident que cette désorientation, cette dé-situation, provoquera un profond trouble qui va atteindre la société, et donc la démocratie » (3).

Dans l’ère industrielle précédente de la « modernité solide » (Bauman 2001), l’exploitation, la pauvreté et les conflits de classe ont déclenché et soutenu la création de mouvements collectifs, rendant possible une démocratie industrielle. À l’ère de la postmodernité numérique, tout mouvement collectif (e pluribus unum) est difficile à opérer en raison de l’opacité de « l’assemblage numérique » et de l’extrême individualisation de notre vie numérique. Et, comme déjà souligné, cela conduit à la perte d’une figure claire de l’altérité. Pour A. Gorz (1993), « l’analyse de classe classique ne peut pas répondre à la question de savoir quelles forces sociales seraient capables de réaliser ces transformations. Il n’y a pas de front central où des batailles décisives peuvent être gagnées par l’affrontement de classe. En d’autres termes, le front est partout, car le pouvoir du capital s’exerce de manière diffuse dans tous les domaines de la vie » (p. 62). Nous suggérons que le concept d’écologie grise de P. Virilio peut nous aider à réfléchir à la manière de protéger notre attention, et comment restaurer le sentiment de nous-mêmes, de capacité d’action et d’orientation sociale. L’écologie grise peut être considérée comme une invitation à politiser nos préoccupations concernant nos ressources humaines et mentales, tout comme l’écologie verte le fait avec les ressources naturelles. Une écologie grise pourrait ouvrir la porte à de nouvelles formes de solidarité en établissant un nouveau front d’engagement collectif et d’intérêt général. Pour comprendre ce que ce front défendrait, on pourrait établir un parallèle avec ce qui est arrivé aux « artisans » à la fin du XIXe siècle. Il y a plus de cent ans, les compétences et les gestes des artisans et des femmes ont été intégrés dans un régime organisationnel scientifique puis automatisés. Plus récemment, ce sont nos données personnelles, notre histoire et nos traces numériques qui ont été capturées. Aujourd’hui, comme par le passé, nous assistons au processus d’expropriation des prérogatives humaines. La défense de l’attention peut ainsi se situer dans une longue tradition de mouvements humanistes et conceptualisée comme une préoccupation politique et collective, et un nouveau front de solidarité et de résistance.

Deux observations principales légitiment cette référence à « l’écologie ». Premièrement, comme l’affirme A. Gorz (1993), l’écologie représente la tension entre le « monde de la vie » et la « quantification et l’évaluation monétaire de la vie ». Il s’oppose à la substitution de l’autonomie et de la capacité d’autodétermination des individus par des relations commerciales, dépendantes et avec les clients. Et deuxièmement, l’écologie en tant que mouvement social et culturel est peut-être le moyen le plus pertinent de « résistance » à la fragmentation numérique et à son opacité. Comme l’affirme S. Rodota (1999), l’écologie est une voie culturelle et politique prometteuse car elle concerne les attitudes et les modes de vie des individus, et permet ainsi une réflexivité partagée sur les technologies numériques et la pollution qu’elles engendrent, évitant ainsi les débats stériles entre le pour et le contre. L’écologie est également un moyen de diffuser des formes de vigilance culturelle qui peuvent être promues dans les écoles et les médias. Et enfin, il peut orienter les autorités politiques et industrielles vers des actions et des recherches qui promeuvent les « technologies propres », c’est-à-dire des technologies durables par rapport à notre attention et notre capacité d’autodétermination et responsables des processus qu’elles effectuent pour fabriquer des identités et les différences. Dans une certaine mesure, un pas dans cette direction a déjà été franchi par le régulateur européen lorsqu’il a décidé d’introduire le concept de « minimisation des données » dans le projet de réglementation des données personnelles afin de protéger les citoyens européens contre le traitement incontrôlé de leurs données personnelles.

Hannah Arendt nous a avertis il y a longtemps que « les miracles et les catastrophes sont les deux faces d’une même médaille ». Conformément à sa conception native, l’écologie grise pourrait-elle être la possibilité d’un nouveau départ ?

Les auteures

S. Broadbent
University College London, UK
e-mail : stefana.broadbent@ucl.ac.uk
C. Lobet-Maris
University of Namur — Belgium, Namur, Belgium
e-mail : claire.lobet@unamur.be

Première mise en ligne : 16 novembre 2014

Article originellement paru dans The onlife Manifesto (2014), pp. 111-123

Notes de traduction

(1) En français dans le texte.
(2) Date de la traduction en langue anglaise de L’université du désastre initialement parue en 2007.
(3) http://ctheory.net/ctheory_wp/speed-and-information-cyberspace-alarm/ : article traduit du Le Monde Diplomatique (août 1995) https://www.monde-diplomatique.fr/1995/08/VIRILIO/6578

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